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http://kamalkedil.org
- "pour le coeur du lotus"
TEMOIGNAGES
Ils sont anonymes,
nous ne savons rien d'eux, mais quelques secondes, parfois répétées
tous les jours, ont traversées notre vie. Non pas par pitié
ou pour les exposer aux médias, ce sont des témoignages de vie,
parfois de mort. C'est pour leur donner une place dans une société
qui les ignore, un espoir, un sourire. A travers leur visage, leur corps
meurtris, leurs peines, leurs joies, chacun de ces êtres mérite
une pensée, une prière, car ils n'ont pas la possibilité
de demander quoi que ce soit. Alors s'il vous plaît, pour chacun d'eux,
au nom de tous les autres, de la foule des autres, prenez un temps pour penser
à eux, pour les aimer, même si vous ne les connaissaient pas,
(nous ne les connaissons pas plus que vous). Merci pour eux !
| 1-
Seule sous la pluie et le soleil. Près de 3 mois pour arriver
à envoyer cette jeune femme dans un centre ! Assise dans une des
entrée de la gare, sous le plein soleil ou la pluie battante de
la mousson, dans son simple sari sale, elle ne bougeait pas, à
peine pour faire ses besoins devant elle dans le ruisseau, même
pas pour aller chercher de la nourriture. A force de lui proposer un peu
à manger, elle daignait accepter le peu de nourriture que nous
lui offrions. Puis elle a demandé de l'eau à boire. Elle
se vidait d'un trait une bouteille d'un litre. Ne parlant jamais, elle
fut petit à petit apprivoisée, et c'est elle qui nous faisait
signe pour avoir de l'eau. Une première tentative musclée
pour la mettre dans un taxi avait échouée. Elle finit par
accepter un jour de rejoindre d'autres femmes dans un centre. C'est donc
avec patience, douceur et amour que le déclic put se faire. Rien
n'est jamais perdu, il suffit d'être là, tous les jours,
avec un geste, un sourire, pour que peu à peu l'argile se casse
et laisse son coeur se laisser faire, se laisser aimer. |

mendiant(e) dans la rue
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corbeaux mouillés sur un tas d'ordure

un "ramasseur" d'ordures dans un caniveau. Les plastiques
sont revendus au kilo.
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2-
Nu dans le ruisseau. Un cooli (un ouvrier de la gare) vient me
trouver vers midi, alors que j'allais repartir. Il me dit qu'il y a un
gars nu dans le ruisseau là-bas. Agacé, je lui dit que je
n'ai pas le temps, qu'on verra demain, j'ai finit ma journée !
Et puis des mendiants, il y en a plein la rue, qu'est ce qu'il a de plus
celui là ? Il insiste. C'est un peu comme la parabole de l'Evangile
qui raconte l'histoire de l'ami qui vient réveiller le père
d'une famille pour un peu de pain pour un ami qui vient d'arriver. Le
père se lève non pour lui rendre service mais pour ne plus
être ennuyé. De même, je finis par aller voir. En effet,
à ma grande surprise et surtout à ma grande honte, je trouve
un homme nu, couché en partie dans le ruisseau sale. Sale ! Le
mot est bien léger. Comment le décrire ? Un espèce
de ruisseau plein d'une vase noire d'eau croupie, pleine de détritus,
de fruits et de légumes jetés. L'homme est très maigre,
il a la diarrhée et se fait dessus. Je le connais de vue. Son état
à dégénéré depuis les autres fois,
et le fait qu'il soit sans vètements montre qu'il est passé
au stade inférieur, il n'y a plus rien qui compte pour lui. Il
ne demande rien, il est mourrant par la diarrhée et le refus de
manger. Il est là, il attend, il laisse le temps passer, il "s'assimile"
avec les ordures, il disparaît peu à peu dans les déchets
du monde, c'est sa volonté !
Je lui demande de sortir de là, mais il me dit de partir. Je me
met en colère : il se met davantage dans le ruisseau. Il se met
dans ses excréments, sa tête est dedans mais ça ne
le dérange pas, il sait très bien ce qu'il fait. Plus il
pourra "descendre" dans la misère, plus il pourra correspondre
à ce qu'il ressent au fond de lui : il n'est plus rien, pire, il
n'est même plus un homme. Je lui dit que je vais rester là
tant qu'il ne voudra pas sortir. Ma détermination le dérange,
mais il ne cherche pas à bouger. Je n'ose pas me salir pour essayer
de le tirer. Je m'aperçois que ma bonne volonté a ses limites.
Pour lui, je n'irai pas jusque là. Je suis très mal à
l'aise et je reste sans rien faire. Cela dure bien 20 mn. Un ouvrier de
la gare arrive et lui demande de sortir en lui parlant en bengali. Il
refuse toujours. L'ouvrier le prend de force par le bras, sans peur de
se salir, lui ! Du coup, je me lève et je l'aide. On arrive à
le traîner de force un peu plus loin, et on le couche sur un lit
de feuilles de palmier, mais toujours près du ruisseau. Par miracle
il accepte d'y rester. Assez peu de gens se sont arrêté pour
une fois, la saleté les a dégoûté et ils ont
préféré rester à distance.
Je ne reverrai plus cet homme. Est-il partit plus loin se cacher, loin
de la gare, est-il mort (il n'en était pas loin) ? Je me disais
que j'aurai peut-être du appeler un policier, car le suicide est
interdit en Inde. Peut-être cela aurait permis que la peur de la
Police le fasse réagir. Âme perdue ? J'espère qu'il
aura pu trouver un peu d'espérance en la vie, qu'il aura choisit
de se battre malgré tout. Combien sont-ils à choisir de
se laisser mourir par désespoir ? |
| 3-
Morte sur un quai de gare. Les enfants de la gare m'accompagnent
parfois sur les quais pour distribuer à manger. Ce jour là,
l'un d'eux avait décidé, par amusement, de grimper sur mes
épaules. Et nous faisions les quais ainsi, aux regards amusés
des indiens. De sa hauteur, il me disait : "en voilà un là-bas",
ou bien "et celui-là ?". Nous arrivons à hauteur
d'une femme drapée dans son sari en train de dormir. Des groupes
d'indiens sont autour, attendant un train. Tout contre, une boutique en
planche où on peut acheter des gâteaux et de l'eau en bouteille.
Le gamin me dit en plaisantant : elle est morte. Je lui dit que non, elle
dort. Il descend de mes épaules. Je m'approche de la femme et tente
de la réveiller pour lui demander si elle veut manger. Son corps
est raide, d'un froid inhabituel. Le gamin n'avait pas tord : elle est
bien morte. Je soulève le sari et voit une femme d'une 30e d'années
environ, juste habillée de son sari, visiblement pauvre, les yeux
entrouverts, mise à la porte de sa maison par son mari peut-être.
Dans son baluchon, un autre vieux sari sale, une bouteille d'eau terreuse
de la rivière, un sac en plastique tressé vide. Un bijou
au nez et des boucles aux oreilles, peut-être en or, peut-être
en toc. Elle est morte là, comme un chien. Sûrement descendue
du train en fin de matinée (puisqu'une équipe du matin fait
le même travail et ne l'a pas ramassée), elle s'est arrêtée
de vivre sous le regard indifférent des autres. Pourquoi
la remarquer plus que les dizaines d'autres qui dorment sur le quai ?
Elle aura été rejetée par le seul lien familial qu'elle
avait, son mari, même s'il n'était pas le meilleur des amants.
Elle est partie seule dans le monde, vers un avenir clos, sans espoir
ni reconnaissance, pas même un regard de pitié. Elle sera
morte sans personne, dans l'abandon le plus total, pire peut-être
que de mourir caché, puisqu'elle était au milieu de la foule.
Son enfer s'est achevé là, elle n'a pas eu la chance de
rencontrer quelqu'un qui s'interesse à elle, ne serait-ce que quelques
minutes. Combien sont-ils que nous ratons, que nous n'aidons pas, simplement
parce que nous ne sommes pas passé quand il fallait ? ... |

Enfants sur un quai de Bénarès

Les enfants de la gare d'Howrah
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Femme seule qui vit dans la rue sans rien de plus que son vêtement
et une couverture (photo prise en hiver)
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4-
Seule au monde. Elle est toujours là, à la même
place, tous les jours. Couchée comme tous les autres, avec son
sari gris sombre, qui n'a plus de couleur. On pourrait passer sans la
voir. Comme la plus part, elle ne demande rien, elle ne mendie pas, elle
ne vous regarde même pas dans l'espoir de croiser votre regard.
Sa vie est là, seule, et elle n'attend rien de personne. Pourtant,
tous les jours, en allant la voir, elle est étonnée de me
voir. C'est moi qui cherche son regard et l'appelle.
Elle me découvre tous les jours comme une surprise. Comme si tous
les jours étaient un jour nouveau, comme si hier et le jour d'avant
n'avaient jamais existé, ou bien comme si chaque jour comptait
mais ne voulait pas dire qu'il y aurait un lendemain. Elle s'assied et
tend ses deux mains comme pour recevoir un présent. Elle sait ce
que je vais lui donner. Deux petits samosas. Elle voudrait bien avoir
le sac entier et me fait signe chaque fois. Je lui dit que non, que c'est
aussi pour les autres. Pour elle il n'y a pas "d'autres", elle
est seule au monde. Toute cette nourriture dans mon petit sac plastique
(pour une 10e de personnes) ne peut être que pour elle ! Elle ne
comprend pas pourquoi je le lui refuse chaque jour. Mais comment lui expliquer.
En fait, on a l'impression qu'on parle la même langue, mais ce n'est
pas le cas. Mais ça marche assez bien. Je lui donne ses deux samosas
et lui demande si ça va. Elle me fait chaque fois un grand sourire,
presque un rire, tant elle est heureuse de ma visite. Alors je plaisante
un peu avec elle, je lui touche son épaule en lui disant "namaste"
(ce qui veut dire bonjour ou au revoir). Elle est toujours un peu choquée
que je la touche (les rapports entre hommes et femmes sont très
distants, on n'a pas de familiarité avec une femme inconnue), même
d'un geste amical sur l'épaule. Elle rit de ça et me sourit
d'autant plus qu'elle voit que je suis son ami. |
5-
Ils
recoivent mieux que nous ne donnons. Il était sur le bord
de la rue, recroquevillé comme un enfant qui boude. Noir de crasse,
ses habits n'avaient plus de nom ni de couleur. Sa peau non plus, elle
était à l'évidence plus claire surement que ce
noir. Ses cheveux ébouriffés, un sac de jute mal ficelé
autour des reins. La tête dans les genoux, les mains pendantes,
à moitié nu face à tous les gens qui passaient,
rien ne le dérangeait, pas même les bruits des bus qui
le frôlaient, ou les gaz d'échappements qui étaient
à son niveau. Dans quel état était-il ? Drogué,
alcoolique, malade ? Même pas, il était juste un de ces
"pauvres" qui sont une ombre dans le paysage. Combien y en
a-t-il dans la rue ? Si on ne regarde pas exprès, on ne sait
plus. Ils passent inaperçu. Je le secoue et lui demande s'il
veut manger. Il lève sa tête, le regard perdu dans un autre
monde. Il connecte quelques instants avec un univers qui le traverse,
qui n'est pas tout à fait le sien. Des hommes, comme lui, lui
adressent la parole ! Comprenant que je veux lui donner de la nourriture,
il se met un peu à paniquer, car il ne sait que faire. En quelques
secondes il réagit et attrape un bout de sa chemise crasseuse
et se l'arrange de façon à faire comme une nappe sur ses
deux mains tendues. Un véritable cérémonial, digne
d'un culte. Immense respect du pauvre pour ce qu'on lui donne ! Ses
propres mains ne sont pas dignes de recevoir ce présent, il faut
quelque chose qui serve de réceptacle. Qu'est-ce qui est le plus
propre d'ailleurs ? Dans cette culture indienne, un vêtement est
plus sain que la main. Ensuite, il dépose la nourriture près
de lui. J'évite de rester trop longtemps pour qu'i n'y ai pas
un attroupement de gens indiscrets (mais c'est si naturel chez eux ...)
et je me tourne pour partir. Je n'attend ni remerciements ni quoi que
ce soit de cet homme, je ne suis là que pour lui donner ce qui
me semble nécessaire. C'est alors qu'il m'appelle, comme pour
me demander autre chose. Et d'une lente inclination de la tête,
les yeux fermés, il me salue en joignant les mains devant son
visage pour me dire un merci qui veut dire bien plus que notre habituel
"merci" de politesse. Je hais la politesse, parce qu'elle
est souvent vide de tout sentiment, les mots ne veulent rien dire et
sont devenus des réflexes. Dans cette salutation indienne, venant
de ces pauvres d'autant plus, il y a obligatoirement un coeur qui parle,
un prosternation de l'âme, on sait qu'il y a une infinie reconnaissance
derrière ce geste. Que faire d'autre devant cela ? Rendre une
rapide salutation et s'en aller vite, car comment pourrions-nous rendre
un centième de ce qu'il vient de faire ?
Témoignage
et réflexion sur le service. Ici.
Haut |

Un homme seul, typique de ceux que nous rencontrons au quotidien.

Les mains tendues, parfois entourée d'un tissus pour recevoir
le plus dignement possible la nourriture. C'est presque du sacré
!
Planche
contact de 32 photos noir et blanc prises dans la rue. |
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